Avant de devenir le créateur du Modèle DISC – et même de Wonder Woman – William Moulton Marston s’est intéressé à un autre sujet fascinant : la détection du mensonge par les réactions du corps.
Si le polygraphe moderne ne lui est pas attribué officiellement, il a pourtant joué un rôle déterminant dans l’histoire de cette invention.
Et ce n’est pas un hasard si son œuvre littéraire majeure, « Emotions of Normal People« , relie déjà les émotions, les comportements, et la manière dont notre corps les manifeste par l’intermédiaire du comportement observable.
Retour sur une trajectoire singulière, entre science, intuition et influence durable.

La détection du mensonge

Les prémices : Cesare Lombroso et la pression sanguine

Avant Marston, un autre nom a marqué l’histoire de la détection physiologique du mensonge : Cesare Lombroso, médecin et criminologue italien du XIXe siècle. Dès 1895, Lombroso utilise un sphygmomanomètre (tensiomètre) pour mesurer la pression artérielle de suspects lors d’interrogatoires. Son idée : lorsqu’une personne ment, son stress augmente, ce qui provoque une élévation de la pression sanguine.
Cette démarche fait de lui le précurseur de l’usage de la mesure physiologique dans un contexte judiciaire. Cependant, son approche reste marquée par ses théories controversées sur la « physiologie criminelle » et l’innéité du crime, aujourd’hui largement discréditées. Il s’agissait donc plus d’un outil de suspicion biologique que d’un vrai test comportemental.

William Marston créateur du Modèle DISC , papa de Wonder Woman et inspirateur du polygraphe

… un détecteur de tension émotionnelle, précurseur dans l’étude des liens entre émotions, vérité subjective et réactions corporelles.

Un détecteur de stress… avant le polygraphe

Vingt ans plus tard, en 1915, William Moulton Marston, alors étudiant en psychologie à Harvard, reprend cette intuition mais avec une perspective bien différente. Il élabore un protocole pour mesurer la pression artérielle systolique (la pression maximale lors de la contraction du cœur) afin d’évaluer la réaction émotionnelle d’un individu face à un mensonge.
Avec l’aide de sa compagne et collaboratrice, Elizabeth Holloway Marston, il conçoit un dispositif rudimentaire mais ingénieux pour détecter le stress émotionnel. Contrairement à Lombroso, Marston ne cherche pas à diagnostiquer une culpabilité biologique : il s’intéresse au conflit intérieur que provoque le mensonge, à ce que le corps trahit malgré les mots.
Son dispositif n’est donc pas un détecteur de mensonge au sens strict, mais plutôt un détecteur de tension émotionnelle, précurseur dans l’étude des liens entre émotions, vérité subjective et réactions corporelles.

La naissance du polygraphe : Larson, Keeler, et l’héritage de Marston

Quelques années plus tard, d’autres scientifiques reprendront cette piste en l’enrichissant. C’est le cas de John Augustus Larson, médecin et officier de police à Berkeley, qui est généralement crédité comme l’inventeur du polygraphe en 1921.
Celui-ci combine plusieurs mesures physiologiques : pression artérielle, rythme respiratoire, et conductivité de la peau (la transpiration), pour créer un dispositif plus complet.

Son collègue et successeur, Leonard Keeler, améliore encore le système en le rendant portable et plus précis. Le polygraphe entre alors dans les salles d’interrogatoire, et devient un outil d’enquête controversé, mais régulièrement utilisé, notamment aux États-Unis.

Même si Marston n’a pas directement participé à ces développements techniques, son rôle de précurseur est reconnu. Son approche était moins mécaniste, plus psychologique : il s’intéressait aux mécanismes émotionnels sous-jacents, là où le polygraphe moderne tend à rechercher un résultat binaire (vrai ou faux).

Comment fonctionne un polygraphe… et pourquoi il reste controversé

Le polygraphe, souvent appelé « détecteur de mensonges« , ne détecte pas le mensonge en soi.
Il mesure des réactions physiologiques involontaires : pression artérielle, rythme cardiaque, fréquence respiratoire et conductivité de la peau (transpiration).
L’idée sous-jacente est simple : lorsqu’une personne ment, elle ressent généralement du stress, ce qui provoque des variations corporelles mesurables.
Toutefois, cette logique pose problème. D’une part, le stress ne signifie pas toujours qu’on ment : une personne innocente peut être nerveuse face à un interrogatoire. D’autre part, un menteur entraîné peut contrôler son stress, voire manipuler les résultats en induisant volontairement des réponses physiologiques sur des questions anodines.

Résultat : la fiabilité du polygraphe est très discutée. Les études estiment sa précision entre 60 % et 90 %, selon les protocoles et les conditions du test — ce qui reste insuffisant pour le considérer comme une preuve scientifique indiscutable.

Face à ces limites, d’autres technologies émergent :
• L’IRM fonctionnelle (IRMf), qui observe les zones cérébrales activées lors d’un mensonge, avec des résultats prometteurs mais encore expérimentaux.
• L’analyse vocale assistée par IA, qui tente de repérer des micro-variations dans la voix associées à une dissimulation ou à une émotion.
• L’eye-tracking et la détection faciale d’émotions, en cours de test dans des contextes de sécurité.
Ces outils ouvrent des perspectives, mais aucun ne permet à ce jour de « lire la vérité » de manière absolue. Tous mesurent des indices, pas des certitudes. Et c’est peut-être là la leçon principale de Marston : ce qui se joue dans un mensonge, ce n’est pas seulement ce qu’on cache… c’est ce qu’on ressent.

Une reconnaissance juridique très contrastée

Malgré son utilisation dans plusieurs pays, le polygraphe reste un outil controversé, aussi bien scientifiquement que juridiquement. Il ne faut pas oublier que ce dispositif ne détecte pas le mensonge en tant que tel, mais uniquement des signes de stress associés à une réponse. Cela signifie qu’un mensonge bien maîtrisé peut passer inaperçu, et qu’à l’inverse, une personne anxieuse mais honnête peut être suspectée à tort.
Aux États-Unis, certains services de sécurité (FBI, NSA…) utilisent encore le polygraphe dans leurs processus de recrutement ou d’enquête. Cependant, son admissibilité en justice varie selon les États. La Cour suprême ne l’a jamais reconnu comme preuve recevable universelle, estimant sa fiabilité insuffisante et trop influençable.
En France et dans la majorité des pays européens, le polygraphe n’a aucune valeur légale. Le droit met en avant la présomption d’innocence, le respect du consentement et le refus des méthodes d’investigation jugées intrusives ou non validées par la science.
De plus, certaines personnes peuvent s’entraîner à tromper l’appareil, en contrôlant leur respiration ou en s’infligeant volontairement un stress sur les questions neutres pour brouiller les repères du test. Cela réduit fortement sa crédibilité comme preuve.
Ainsi, le polygraphe est aujourd’hui considéré par beaucoup comme un outil d’investigation psychophysiologique, utile dans certains contextes mais incapable de garantir la vérité de manière fiable et éthique.

Validité des résultats du Polygraphe, détecteur de mensonge

The Lie Detector Test (1938) : le plaidoyer engagé de Marston

En 1938, William Moulton Marston publie un ouvrage au titre explicite : « The Lie Detector Test ».
Ce livre marque un tournant dans sa trajectoire. Il y défend avec vigueur la pertinence de son propre dispositif de détection du stress, basé uniquement sur la mesure de la pression artérielle systolique, sans recourir aux capteurs multiples du polygraphe de Keeler ou Larson.

Dans ce livre, Marston expose :

    • Sa méthode : simple, portable, focalisée sur les variations de tension artérielle liées à l’émotion,
    • Des cas concrets dans lesquels il affirme avoir utilisé son test avec succès, notamment dans des affaires judiciaires,
    • Et surtout, un plaidoyer pour que son test soit reconnu comme preuve légale devant les tribunaux.

Fidèle à son tempérament énergique et affirmatif, Marston va jusqu’à prétendre des taux de fiabilité de 97 % à 100 %, ce qui contribue à entacher sa crédibilité auprès des milieux scientifiques. Ces déclarations sont perçues comme excessives, voire sensationnalistes, même si elles révèlent une conviction profonde : le corps ne ment pas, il exprime l’émotion véritable.

Mais The Lie Detector Test ne se limite pas à une défense technique : c’est aussi un manifeste pour une psychologie appliquée au service de la justice. Marston ne se contente pas de théoriser, il veut influencer les institutions, convaincre le grand public et changer les pratiques judiciaires.
Aujourd’hui, ce livre est peu cité dans les travaux sur le polygraphe, éclipsé par les avancées techniques de ses contemporains. Pourtant, il constitue un jalon important dans l’histoire des liens entre émotion, comportement et vérité subjective, et reflète le positionnement unique de Marston à la croisée des sciences, du droit et de la culture populaire.

Emotions of Normal People : la pierre angulaire

En 1928, Marston publie son ouvrage le plus influent : « Emotions of Normal People« .
Un titre provocateur pour l’époque, à l’heure où la psychologie se concentre surtout sur la pathologie et comportements « anormaux ».
Marston, lui, veut comprendre les personnes ordinaires, celles qui agissent, ressentent, réagissent – pas seulement celles qui dévient.
Dans ce livre, il propose une théorie du comportement basée sur deux axes fondamentaux :

1. La perception de l’environnement (favorable ou hostile),
2. La manière d’y réagir (active ou passive).

De cette grille de lecture naissent quatre types de réponses émotionnelles, qui donneront naissance plus tard aux quatre dimensions du Modèle DISC :

• Dominance (D) : réaction active à un environnement perçu comme hostile.
• Influence (I) : réaction active à un environnement perçu comme favorable.
• Stabilité (S) : réaction passive à un environnement perçu comme favorable.
• Conformité (C) : réaction passive à un environnement perçu comme hostile.

Ces comportements ne sont ni bons ni mauvais. Ils sont des stratégies émotionnelles d’adaptation, que chacun mobilise selon sa perception de la réalité.

Marston DISC

De la détection du stress à la compréhension des comportements

Le lien entre le détecteur de pression artérielle de Marston et son Modèle DISC est plus qu’un hasard historique. Il traduit une même philosophie : ce que nous ressentons, ce que nous vivons, finit toujours par s’exprimer dans notre corps et dans nos choix.
Marston ne voulait pas qu’on traque les menteurs. Il voulait qu’on comprenne ce qui pousse quelqu’un à mentir, à s’affirmer, à se conformer ou à éviter le conflit. C’est cette compréhension fine des motivations humaines qui rend son travail toujours actuel, tant en management qu’en développement personnel.

Le vrai cœur du Modèle DISC : un pont entre l’émotion et l’action.
Entre la vérité intérieure… et le comportement observable.

On connaît Marston pour ses créations emblématiques – le DISC, Wonder Woman – mais on oublie souvent qu’à l’origine, il s’intéressait à la sincérité du corps face à la complexité de l’âme.
Son détecteur de stress n’était pas un outil de contrôle, mais une tentative de rendre visible l’invisible : la tension entre ce que l’on ressent et ce que l’on montre.
Et c’est peut-être cela, le vrai cœur du Modèle DISC : un pont entre l’émotion et l’action. Entre la vérité intérieure… et le comportement observable.